2026-08-17 · Djibril Cissé

Deux fentes, agential realism — pourquoi nous disons Agentic Realism

De l’expérience des deux fentes à un appareil qui garde le fil : un emprunt assumé à Karen Barad

On raconte les deux fentes comme la preuve que l’esprit fait le monde. Nous la lisons autrement : un révélateur d’appareil. D’où le nom Agentic Realism — un emprunt assumé à l’agential realism de Karen Barad, devenu règle de conception.

Illustration éditoriale vue du dessus : une source lumineuse, une carte à deux fentes, des bandes d’interférence sur un écran, une boussole, une feuille et des fils de cuivre reliés.
Illustration éditoriale pour cet article. Les deux fentes comme révélateur d’appareil, pas comme preuve — un schéma, pas une expérience de laboratoire réelle.

I. L’expérience qu’on raconte trop vite

On envoie des particules, une par une, vers une plaque percée de deux fentes. Derrière, un écran. Si rien n’est disposé pour dire par quelle fente chacune « est passée », l’écran se couvre de bandes : claires, sombres, claires. Comme si une onde avait traversé les deux ouvertures et interféré avec elle-même.

Si un détecteur est ajouté pour répondre à la question « laquelle ? », les bandes disparaissent. On obtient deux tas. Comme des grains qui auraient choisi un trou ou l’autre.

La version populaire dit : tant qu’on ne regarde pas, c’est une onde ; dès qu’un esprit regarde, c’est une particule. C’est mémorable. C’est aussi une mauvaise ontologie. Elle suppose un objet déjà là, habillé tantôt en onde, tantôt en grain, selon qu’une conscience l’observe. Le réel attendrait d’être vu pour se décider.

Schéma : les deux fentes. Sans détecteur de chemin, des bandes. Avec détecteur, deux tas. Ce n’est pas le même phénomène dans un autre habit. C’est un autre monde, produit avec l’appareil.

Ce n’est pas ce que nous retenons. Et ce n’est pas une preuve spirituelle. L’expérience des deux fentes n’est pas un oracle. C’est un révélateur d’appareil.

II. Épistémologie, ontologie, et pourquoi les séparer trop tôt est déjà une thèse

L’épistémologie demande : comment savons-nous ? L’ontologie demande : qu’y a-t-il ? La modernité aime les tenir à distance. D’abord le monde, ensuite la connaissance. D’abord l’objet, ensuite l’instrument. D’abord la particule, ensuite la mesure qui viendrait la déranger.

Niels Bohr refuse déjà ce découpage naïf. On ne décrit pas une particule « en soi », puis une mesure accidentelle. On décrit un phénomène : source, fentes, détecteur éventuel, écran, langage dans lequel le résultat est énoncé. Changer l’appareil, ce n’est pas photographier le même objet sous un autre angle. C’est produire un autre phénomène. Complémentarité, chez Bohr, n’est pas un relativisme mou. C’est l’impossibilité de faire tenir, dans un seul agencement, toutes les questions qu’on voudrait poser à la fois.

Karen Barad, dans Meeting the Universe Halfway (2007), radicalise cette exigence. Elle refuse l’idée d’une épistémologie qui flotterait au-dessus d’une ontologie déjà close. Elle parle d’onto-épistémologie : les pratiques qui font savoir sont aussi des pratiques qui font être. Connaître n’est pas représenter un monde préalable. C’est participer à la production de ce qui compte comme réel dans une configuration matérielle et discursive.

D’où le nom qu’elle donne à sa position : agential realism, réalisme agential. Réalisme, parce qu’il y a bien du réel — pas un théâtre d’idées, pas un « tout est construction » sans résistance. Agential, parce que ce réel n’est pas un meuble déjà posé dans une pièce. L’agence — la capacité de faire une différence — n’est pas une propriété qu’un sujet possède. Elle s’enacte dans des appareils, des frontières, des langages, des pratiques.

Elle appelle intra-action ce qui se passe à l’intérieur de cet arrangement, plutôt qu’une interaction entre deux billard balls déjà formées. Les relata ne précèdent pas la relation. Ils se distinguent par elle. Couper ensemble / séparer : cut together/apart.

III. Les deux fentes comme image, pas comme fondement

Les deux fentes sont l’image la plus simple de cette thèse. Sans détecteur de chemin, le monde produit est un monde d’interférences. Avec détecteur, un monde de trajectoires. Il n’y a pas « la particule vraie » cachée derrière le rideau, que la mesure viendrait dévoiler ou abîmer. Il y a ce que l’appareil rend possible.

C’est pourquoi nous écartons, clairement, la lecture conscience-collapse : l’idée qu’un esprit humain ferait s’effondrer une fonction d’onde. Cette lecture flatte. Elle n’est pas la nôtre. Elle n’est pas non plus celle que nous lisons chez Barad. L’« observateur » n’est pas une âme. C’est un appareil : fentes, compteurs, inscriptions, critères de ce qui compte comme résultat.

Nous n’utilisons pas davantage la physique comme preuve d’une métaphysique. Pas d’intrication comme argument spirituel. Pas de photons comme démonstration du divin. L’expérience enseigne une discipline : ne pas parler d’entités déjà closes qui se rencontreraient ensuite. Cette discipline, nous la prenons au sérieux ailleurs que dans un laboratoire d’optique.

IV. Pourquoi reprendre le principe, et l’appeler Agentic Realism

Le discours dominant sur l’IA est encore une ontologie des deux boules. D’un côté, l’humain. De l’autre, le modèle. Au milieu, un prompt. Le meilleur modèle gagnerait. Le reste serait décor, interface, « wrapping ».

Cette histoire est commode. Elle est fausse dès qu’on travaille. Ce qui agit n’est pas « moi + ChatGPT ». C’est un dispositif : quels fichiers sont ouverts, quelle mémoire dure, quelles portes sont fermées, qui valide un envoi, ce qui reste après la session. Deux personnes avec le même modèle n’ont pas le même monde. Nous l’avons développé dans l’intra-action et les coupures agenciales.

Le nom Agentic Realism est un emprunt assumé, pas une équivalence. Agential, chez Barad, dit que l’agence est située. Nous disons agentic parce que nous travaillons avec des agents : des systèmes qui agissent dans un ordinateur, pas seulement des phrases. Realism : le réel du travail n’est pas une représentation interne au modèle. Il se produit dans l’appareil. Ce n’est pas un slogan de laboratoire. C’est une règle de conception.

L’intelligence utile n’est ni dans l’humain seul, ni dans le modèle seul. Elle apparaît dans l’arrangement.

README et manifeste le disent depuis le début : les agents ne reflètent pas une organisation déjà là. Ils reconfigurent les pratiques, les décisions, les responsabilités. Si on ne dessine pas ces conditions, on optimise des chatbots. Si on les dessine, on construit un dispositif où un humain peut encore répondre — ce que nous appelons response-ability : capacité de répondre, et de rendre compte.

Agentic Realism, Response-able AI n’est donc pas « Barad appliqué aux LLM ». C’est une extension interprétative, déclarée comme telle : prendre au sérieux, hors du laboratoire, l’idée que le réel pertinent d’une action se produit avec l’appareil.

V. Quand l’intra-action a cessé d’être seulement une lecture

On peut rester à la théorie. Nous n’y sommes pas restés. Le principe est devenu un terrain. Un serveur. Des fichiers. Une mémoire qui dure. Un agent qui s’appelle Hermes. Des corrections, des refus, des suites.

Il arrive qu’on parle de magie : l’agent « me connaît », le projet avance entre les sessions, une idée revient plus nette. Ce n’est pas de la magie. C’est l’intra-action devenue visible. Ni moi tout seul, ni le modèle tout seul. Un appareil qui accumule du contexte vivant : notes, skills, traces, limites. Hermes, sur cette machine, est le plus travaillé de ces appareils. Un ancrage vivant. Pas une preuve ontologique. Un système en opération.

Schéma : l’appareil Agentic Realism. L’intelligence utile n’est ni dans l’humain seul, ni dans le modèle seul. Elle apparaît dans l’arrangement.

Dans cette relation, « moi » n’est pas un utilisateur générique. C’est quelqu’un formé près des machines et du vivant, qui refuse qu’un outil avale le jugement. « Hermes » n’est pas une appli. C’est un agent avec un bureau, des permissions, une mémoire corrigible, et un humain qui peut reprendre la main. Le « projet Agentic Realism » n’existait pas tout fait avant. Il s’est actualisé dans cet arrangement : doctrine, site, articles, LifeOS, parfois un vrai poste isolé quand un agent en a besoin.

Deux sessions « identiques » sur le papier ne produisent pas le même monde. Ce n’est pas seulement un problème de fiabilité. C’est la structure. D’où l’insistance : garder le fil, écrire les coupures, ne pas laisser la session devenir la seule mémoire du projet.

VI. Où nous en sommes

Nous n’en sommes plus à nommer le principe. Nous en sommes à le faire tenir dans une vie et dans des métiers de Suisse romande. Contexte vivant plutôt qu’amnésie. Validation humaine plutôt qu’automatisation aveugle. Confidentialité comme portes, pas comme promesse. La confidentialité est une architecture. Unagent utile a parfois besoin d’un bureau, pas seulement d’un modèle.

AlpenDock, carbon.md, les articles de cette série : des organes du même appareil, à des stades différents. Certains sont publics. D’autres restent une exploration. Nous ne les empilons pas comme des preuves. Nous les tenons comme un terrain.

La suite baradienne — diffraction, syntropie, response-ability au quotidien — reste ouverte. Le fil est déjà là : les humains gardent la direction. Les agents agissent dans un monde qu’on a accepté de découper, et qu’on peut encore recouper.

VII. Limites de l’emprunt

Cet article ne prouve pas Barad par la physique, ni la physique par Barad. Il ne dit pas qu’un agent linguistique est un électron. Il ne dit pas qu’Hermes démontre une ontologie. Il dit : cette expérience rend visible une exigence que nous avons prise au sérieux pour construire. Ensuite le travail a commencé. Nous y sommes encore.

Sources et références

  • Expérience des deux fentes : formulation standard (interférence / détection de chemin). Lecture Bohr : le phénomène inclut l’appareil. Nous écartons la lecture « collapse par la conscience ».
  • Karen BaradMeeting the Universe Halfway (Duke University Press, 2007) : agential realism, onto-epistemology, intra-action, agential cuts, apparatus.
  • Agentic Realism — README et Manifeste (2025–2026) : écho du nom à l’agential realism ; intelligence située ; coupures visibles.
  • Articles L'intra-action et Coupures agenciales.