2026-06-22 · Agentic Realism
Coupures agenciales : chaque frontière numérique est une décision
Ce que Karen Barad nomme un cut, expliqué avec des dossiers, des portes et des agents
Un agent poli peut rester aveugle. RAG, outils, mémoire, handoffs : chaque limite dessine un monde. Rendre les coupures lisibles, révisables, assumées.

I. Un agent poli peut encore être aveugle
Un agent peut répondre avec calme, citer trois faits justes, et rater l'essentiel. Il n'a pas « oublié ». Il n'a jamais eu le dossier sous les yeux. Le dernier devis est dans un autre dossier. Le client existe dans le CRM, pas dans la session. La photo de famille est sur le même disque que les photos du chantier.
On croit alors que le modèle est faible, ou que le prompt est mal écrit. Souvent, le problème est plus simple et plus grave : le système a déjà tranché ce qui compte comme monde. Certains chemins existent pour lui. D'autres n'existent pas.
Ces tranchées ne sont pas des détails d'ingénierie. Ce sont des décisions sur ce qui peut être vu, dit, envoyé, oublié. La physicienne et philosophe Karen Barad les appelle agential cuts. Nous disons coupures agenciales.
Une coupure dit ce qui entre dans le monde de l'agent, et ce qui n'y entre pas.
II. Ce que Barad nomme une coupure
Dans Meeting the Universe Halfway (2007), Barad s'intéresse à la mesure. Pas comme un regard neutre posé sur un objet déjà là. Comme un appareil : un dispositif qui rend certaines choses visibles, et en laisse d'autres hors champ.
Un microscope n'est pas une fenêtre transparente. Il choisit une échelle, une lumière, un cadre. Ce qu'il rend net devient discuté, mesuré, actionnable. Ce qu'il laisse flou n'entre pas dans le compte rendu. Barad appelle cela une coupure : le monde produit par l'appareil n'est pas le monde entier. C'est le monde que cet appareil rend possible.
Nous n'attribuons pas à Barad une théorie des chatbots. Ce qui suit est une extension interprétative. Un agent numérique est aussi un appareil. Ses dossiers, ses permissions, sa mémoire, ses outils et ses points d'arrêt humains décident ce qui existe pour lui pendant une tâche.
Lister trois dossiers dans une consigne, c'est dire : le projet vit ici. Oublier le CRM, c'est dire : le client n'existe pas pour cette session. Autoriser la lecture d'un mail et interdire l'envoi, c'est dire : tu peux préparer, tu ne peux pas engager.
La coupure n'est pas un bug. Sans elle, il n'y a pas d'action ciblée. Un agent qui « voit tout » n'est pas plus responsable. Il est seulement plus dangereux, et souvent plus confus.
III. Le problème n'est pas de couper. C'est de faire comme si on n'avait pas coupé
Une bonne coupure est étroite, dite, et révisable. On peut la montrer à une autre personne. On peut la changer quand le métier change. On peut expliquer pourquoi tel dossier reste dehors.
Une mauvaise coupure est implicite. Personne ne l'a écrite. Elle arrive par défaut : un connecteur trop large, une mémoire qui avale tout le fil, un outil d'envoi branché « pour aller plus vite ». Puis on parle de l'agent comme s'il était un assistant neutre, alors qu'on a déjà ouvert certaines portes et fermé les autres.
Un prompt n'est pas une permission. Écrire « sois prudent » dans une consigne ne ferme pas un accès. La prudence réelle est dans le périmètre : ce que l'agent peut lire, ce qu'il peut seulement préparer, ce qu'un humain doit valider.
- 1LireVoir le dossier utile
- 2PréparerÉcrire un brouillon
- 3EngagerEnvoyer, payer, signer — après un humain
IV. Trois scènes, les mêmes modèles, trois mondes
Un paysagiste demande à un agent de préparer un devis. Les photos du talus sont utiles. Les photos de l'anniversaire des enfants, prises avec le même téléphone, ne le sont pas. Si le dossier « Téléchargements » est ouvert en entier, l'agent n'est pas devenu malveillant. La coupure a été trop large.
Coupure trop large
- Photos du talus
- Devis
- Album famille
- Notes privées
Coupure assumée
dans le monde de l’agent
- Photos du talus
- Devis du chantier
hors champ
- Album famille
- Notes privées
Un cabinet reçoit des mails de rendez-vous et des pièces administratives. L'agent peut trier les horaires, relire un formulaire, préparer un accusé. Les notes cliniques, elles, restent hors champ. Si on branche toute la boîte « pour que ça soit plus simple », on a décidé que le soin pouvait circuler comme un devis. Ce n'est pas une optimisation. C'est une décision sur la dignité d'un dossier.
Deux agents se passent une tâche. Le premier a vu le fil entier, y compris une remarque privée. Le second ne reçoit qu'un résumé : objet, deadline, décision à prendre. Cette différence est une coupure de handoff. Elle protège, ou elle ampute. Il faut savoir laquelle des deux on a faite.
Dans une stack concrète, les mêmes décisions reviennent :
- Documents indexés : le site public, les procédures internes, ou aussi les notes personnelles ?
- Outils : lire, rédiger, modifier un fichier, envoyer, payer ?
- Mémoire : qu'est-ce qui devient une note durable, et qu'est-ce qui meurt avec la session ?
- Rôles humains : qui valide, qui signe, qui peut arrêter ?
Deux organisations peuvent acheter le « même » modèle et coller le « même » prompt. Elles n'auront pas le même agent. Leurs coupures ne sont pas les mêmes. C'est une conséquence de l'intra-action : l'agent n'existe pas à côté du dispositif. Il se constitue avec lui.
V. « C'est juste un assistant »
Le discours produit aime les phrases lisses : l'IA lit vos données, l'agent agit pour vous, tout est connecté. En pratique, l'IA lit ce que vous avez branché. Elle agit là où une porte a été ouverte. Le reste n'existe pas pour elle, même s'il existe pour vous.
Naturaliser une coupure, c'est faire passer une configuration pour une évidence. On n'entend plus qu'il y a eu un choix. Quand le système se trompe, on accuse le modèle (« il hallucine ») ou la personne (« elle a mal demandé »). On regarde rarement la frontière : trop large, trop étroite, ou impossible à corriger sans tout casser.
Une hallucination de contexte est souvent une coupure mal dite. L'agent complète ce qu'il ne peut pas voir. Il invente le client, le prix, le ton, parce que le dossier réel n'était pas dans son monde.
VI. Ce que nous faisons des coupures
Agentic Realism, Response-able AI ne promet pas un agent sans frontières. Ce serait une mauvaise promesse. Nous voulons des coupures lisibles, révisables et assumées.
Lisibles : on peut les écrire dans une page, un skill, une liste de permissions. Quelqu'un d'autre peut les relire. Révisables : changer le métier ne doit pas exiger de reconstruire toute la stack. Assumées : on peut en débattre. « Pourquoi l'agent n'a pas les contrats ? » est une bonne question. Une frontière cachée ne produit que de la frustration.
Dans notre vocabulaire, le Dossier ADN est la mémoire active d'un projet : ce qu'on a décidé de garder sous la main. Chaque coupure en dessine le bord. L'ExoBrain est cette mémoire rendue opérable : pages reliées, sources, contradictions, suites. Le Torus est la circulation : fichiers, tâches, permissions, traces, et le point où un humain reprend la main. Les agents y sont des organes d'action, pas le centre.
Response-ability, la capacité de répondre, commence ici. Savoir où le système a tranché. Pouvoir revenir avec du jugement : goût, soin, direction. Sans cela, on a de la vitesse. On n'a pas encore de responsabilité.
VII. Cinq questions, une page
Si ces questions tiennent sur une page, les coupures commencent à servir quelqu'un.
- Quels chemins l'agent peut-il lire, et lesquels sont absents par choix ?
- Quelles actions externes sont possibles sans validation humaine ?
- Où la mémoire durable est-elle écrite, et qui peut la corriger ?
- Qu'est-ce qui reste hors « contexte » : bruit, données sensibles, vieilles versions ?
- Qui peut changer ces frontières sans tout redéployer ?
Si personne ne peut répondre, les coupures travaillent déjà. Elles travaillent seulement sans vous.
VIII. Quand une frontière perd le fil, et quand elle le garde
Une coupure trop large mélange les mondes. Une coupure trop étroite ampute le métier. Dans les deux cas, le contexte se fragmente. Nous appelons cela de l'entropie opérationnelle : on recommence, on se répète, on invente ce qui existait déjà ailleurs.
Une coupure assumée fait l'inverse. Elle laisse le contexte vivant s'accumuler là où il doit vivre. Intention, mémoire et action se rapprochent. Nous appelons cela la syntropie : pas un miracle, une architecture qui cesse de tout éparpiller.
C'est pour cela que la confidentialité n'est pas un chapitre à part. Elle est une famille de coupures. L'article La confidentialité est une architecture décrit les portes. Celui-ci décrit le geste qui les pose.
IX. Ce que cela change demain matin
Chaque frontière numérique est une décision sur les mondes possibles. Les rendre visibles, c'est le minimum pour une IA qui tient dans une PME, un cabinet, une vie déjà pleine. Pas une IA qui parle plus fort. Un système qui sait où il s'arrête, et qui laisse l'humain garder le goût et la direction.
La suite de la série : la diffraction, lire plusieurs angles au lieu d'une seule réponse miroir. Puis l'entropie et la syntropie plus avant, la response-ability au quotidien, et le contexte vivant comme avantage quand tout le monde aura les mêmes modèles.
Sources et références
Karen Barad — Meeting the Universe Halfway (Duke University Press, 2007) : agential cuts, apparatus, agential realism. Application aux systèmes IA : extension interprétative Agentic Realism.
- Agentic Realism — Manifeste (2026) : Dossier ADN, ExoBrain, Torus, intra-action, coupures agenciales, diffraction, syntropie, response-ability, contexte vivant.
- Agentic Realism — Doctrine centrale (2026) : coupures, diffraction, couche humaine, entropie/syntropie.
- Article L'intra-action (2026).
- Article La confidentialité est une architecture (2026).